Vénitiennes

Isaac Harari

harari-aquarelles.fr

 

 

PÉRIODE VÉNITIENNES

 

à partir de 1996

 

 

Un retour à Venise en 1996 -- Venise, cet Orient de l’Occident -réveille en moi un Orient enfoui. Mon parcours s’imprègne alors d’une spiritualité que révèle la série des « Vénitiennes ».

Venise m’avait toujours fasciné, et cet envoûtement ne me permettait, jusque-là, de peindre que la Venise exotique et rutilante, ses palais, de belles cartes postales, en somme. Venise me dominait, je ne parvenais pas à me déprendre de cette emprise. Et puis…..

1996. Voyage de groupe. Campo San Stefano. La façade latérale de l’Eglise. Un vieux mur, deux piliers, rien d’intéressant, en apparence. Je quitte le groupe et demeure sur place, les yeux rivés sur ce mur. Et le miracle s’opère, la madeleine de Proust : sur ce mur « vide », je vais « voir l’invisible ». Comme en état de grâce, je vais libérer mon imaginaire – ou plutôt mon inconscient. Le retour du refoulé. Tout l’Orient, un étrange Orient byzantin, va remplir ce « mur vide ». J’ai peint ma première « Vénitienne ». Et bien d’autres vont suivre, quelques-unes à Venise, sur place, à Campo San Stefano, les autres à Paris : une déferlante de variations, charriant un monde intérieur, me révélant à moi-même, et révélant l’axe essentiel de mon projet pictural : la fascination pour les façades, les pierres de la Vieille Europe, sous la lumière d’un Orient byzantin rêvé.

 

Vous lirez plus loin l'article d’Henri Léwi, paru dans « Les nouveaux cahiers » No 125, été 1996.

 

 

Vénitienne 1, 24x32cm

 

 

 

 

 

Une sélection des œuvres de cette période: (cliquez pour voir les tableaux dans leur intégralité)

 

Henri Léwi:

Isaac Harari

A Venise ou, peut-être, à Ur en Chaldée

 

Depuis longtemps, la peinture d’Isaac Harari m’accompagne. Une recherche ; une projection parallèle, perpétuelle ; permanente comme un cinéma de l’enfance. Dans ses aquarelles je suis chez moi. J’y reconnais un air ancien, ni languissant ni funèbre, un charme secret ; une dominante colorée ou musicale.

 

J’ai toujours connu Isaac Harari. Il vient d’Alep, via Le Caire. Mais peut-être aussi du Caire via Alep, Egypte et Syrie Mitsrayim, Aram. Nous nous somme rencontrés dans des siècles précédents, plusieurs fois -- dans quel souk, quel désert ? Et là, de quelle Chaldée venus ?

 

Dans le désert se fondent les origines. C’est un creuset.

 

Isaac Harari, arami, mitsri. Que représente la peinture pour un Juif si près de l’origine, antérieur à la Diaspora, antérieur à la coupure de Sefarad et d’ Ashkénaz, à l’Occident ?

Resté là ? Quelles origines plus anciennes convoque-t-il à la surface, à l’épicentre du tableau ? Comme un tourbillon, un gouffre plus ancien que l’homme, que la création elle-même. Un vertige.

 

Le temps commun de la judéité, de son Histoire -- mais de façon cryptique, toujours.

 

Comme la géométrie que volontairement il estompe. On est loin des lignes accusées de ses aquarelles anciennes. Que les arêtes du monde passent dans l’invisible, comme une structure arachnéenne, filigrane, chiffrée.

 

Une vue de Venise, quatre fois variée : une corniche, deux piliers, où se résume une ville parfaite. (« Pas un centimètre à Venise, dit le peintre, qui ne soit beau. »

 

Le seul nom de Venise.

 

(Venise, Amsterdam. Est-ce un hasard si ces deux villes furent juiveries médiévales, au demeurant villes d’eau autant que de terre, suspendues dans l’entre deux ? Villes

accueillantes aux exilés, instances de départ.)

 

L’univoque réel aussitôt effacé. Je lui dis en entrant : j’ai pensé voir des tissus de synagogue pragoise. Ou un intérieur de synagogue, avec armoire et rouleaux, grenades d’argent, rimonim, coiffant les rouleaux de la Loi. D’autres y lisent une Pompéï apocryphe.

 

Espace ou surface, vide ou plein ? La première aquarelle se creuse ou se bombe, troue le mur. La seconde est le mur lui-même. Quel sens est le bon ? De l’espace à la surface ? De la surface à l’espace ?

 

Ces piliers phalliques apparaissent comme des vides dans l’aquarelle du dessous ; aussi, la forme ogive, tantôt fenêtre creuse, une sorte de niche, tantôt rimon. Cette forme de rimon,

elle se multiplie, est aussi bien coupole, minaret O grenades des livres sacrés ! Pardès ha-rimonim, verger des grenades. La grenade est un fruit mystique, l’un contenant le multiple, avant l’éclat. Figure de l’esprit créateur, de l’expansion, de la réparation. L’ambiguïté du vide et du plein, qui est dans le tableau, dit la création elle-même, un travail toujours incertain de soi, peinture ou sculpture, où peindre est aussi gratter, graver, enlever -- mettre et enlever. Parchemins palimpsestes, écriture périlleuse dont le scribe doit conserver en même temps

que détruire, effacer sans s’effacer lui-même.

 

Parfois, oui, il se sent découragé, se voit tari, puis repart toujours, à un moment ou à un autre. La création comme respiration, l’expiration appelant l’inspiration le plein le vide. Inspiration, aspiration, exsufflation. Contraction, pour que vide il y ait. Dans le vide, naît quelque chose, un monde. Tsimtsum.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le père d’Isaac Harari était-il cabaliste ? Des choses paraissent qui s’étaient dites dans des générations précédentes, se redisent, se complètent. Nulle rupture. Un chant, une écriture obstinée. Ostinato rigore. Le tableau continue le Livre, inscrit et justifie le scribe.

 

Une peinture vraiment profonde. Qu’est-ce, en peinture, que la profondeur ? Une ouverture, une disponibilité infinie à la lecture, à l’identification, la mienne aussi bien.

 

Ou peut-être, la capacité de toucher à l’évidence, à l’unique au contraire. Un paysage de Corot, un enfant de Chardin qui joue au toton. Quelque chose d’irremplaçable. Une image a trouvé sa place, son tikkoun, dans la représentation.

 

Toujours la Cabale : un monde de beauté a volé en éclats un jour, à réparer reconstituer comme un puzzle, comme les puzzles de Pérec.

 

Profondeur, au cœur et tout a fond de l’espace spirituel, du secret, du toujours là.

 

Des choses viennent de là-bas, de l’origine, qui trouent et accompagnent la superposition des couches, des strates.

 

Une image dans le tapis, quelque chose à déchiffrer, comme dans les images magiques.

 

Dans le métro, les affiches qui sont collées les unes sur les autres, se décollent par plaques irrégulières.

 

D’où vient que l’imaginaire ici ait tant de richesse, comme un effet de réel ?

 

Une peinture qui inclut le temps, la pluralité.

 

De même que le bon peintre, fuyant et variant l’à-plat, fait vibrer le mur coloré – Isaac Harari donne aux siens la vibration du temps qui s’écoule. Ce n’est pas, même s’il use, le temps destructeur dont parle Proust. Ou s’il détruit, ce sont (ici aussi) des arêtes trop vives, blessantes. Emousse les angles, varie à l’infini, civilise. C’est le temps qui a fait Paris, Venise et Prague.

 

Un temps positif : la nature reprenant l’œuvre humaine comme la végétation le temple construit dans la jungle. Humanisant l’œuvre contre l’homme lui-même, estompant une violence originelle de la création, pierres qu’on brise, couleurs pures. Ce qui n’empêche pas la couleur hararienne d’être vive, comme celle des Byzantins. Une vivacité de vieille ville ensoleillée. Lumière sur Our. Il a horreur du neuf. Ses maisons neuves ont l’apparence qu’elles auront dans trois siècles.

 

Dans des tableaux plus anciens, j’aperçois de la pierre, de la mosaïque ; matières faites pour (se) rassurer -- arrêter, figer, peut-être, le passage du temps justement. Il faut, disent les aquarelles vénitiennes, créer dans le sens du temps. Eloge du temps qui enlève et redonne, dans la succession des générations. C’est pourquoi Harari estompe et gratte inlassablement, sans crainte de crever le papier. Une imitation du temps créateur.

 

Tel peut être l’enjeu.

 

 

Henri LEWI

In Les Nouveaux Cahiers No 125 Eté 1996

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